Mozart -Le Désir et La Joie

25 mars 2019

C’étais un choc absolue que j’ai ressenti à une très jeune age, quand une amie me fit écouter un concerto de Mozart. Ce bouleversement était d’autant plus fort que imprévisible; pendant ce temps là mon seul désir musicale était pour la musique moderne et j’avais jusque là aucun intérêt à la musique classique. Depuis, l’écoute fréquente de Mozart a provoqué un admiration durable à l’égard de Mozart .

Bien sûr, la musique tout court provoque des émotions, elle nous bouscule, nous touche, nous bouleverse, souvent durablement. Mais peut-on pour autant dire que la musique exprime des émotions ? Cette nuance peut paraître subtile, mais grâce à elle s’ouvre la possibilité d’entrer dans le phénomène musical et de saisir l’affect concret qui peut émerger de cette expérience. L’écoute est envisagée comme saisie active de la dynamique d’une œuvre musicale, une écoute qui suscite, comme en écho, une dynamique affective chez l’auditeur.

C’est en tant que philosophe que je souhaite aborder l’affectivité du phénomène musical. Dans cette perspective, j’ai choisi d’utiliser le terme d’affects en le comprenant dans une acception qui s’ancre dans la philosophie de Spinoza. Pour le moment, j’aimerais que l’on entende par là le fait d’être touché, ému, et en particulier que l’on pense à cette expérience que l’on a tous pu faire un jour, le fait que la musique nous touche et nous affecte. Je partirai d’ailleurs de l’expérience de l’écoute musicale.

Peut être Kierkegaard le grand philosophe de l’existence profonde était le premier philosophe d’exprimer son admiration pour l’ouvre de Mozart et spécifiquement de son étude du Don Giovanni dans Ou bien…ou bien. Ici Kierkegaard exprime son émotion avec une singulière intensité.

“Immortel Mozart à qui je dois tout: le fait d’avoir tremblé dans le plus intime de mon être . Toi je te rends grâce de ne pas mourir sans avoir aimé. Est-il donc surprenant que je sois plus jaloux de sa glorification que de l’instant le plus heureux de ma propre vie , plus jaloux de mon immortalité que mon propre existence?”

Cette ferveur, fort justifiée à mes yeux, relève bien de l’amour.

En faisant une telle expérience, c’est-à-dire en écoutant de la musique, chacun peut le constater : la musique suscite des émotions, elle nous bouscule, nous bouleverse. Je peux penser à l’écoute d’un opéra de Mozart, aux Noces ou à La Flûte. Ces œuvres, le plus souvent en concert, ont chacune constitué des expériences inoubliables.

Tel est, pour moi, l’enjeu de cette réflexion sur les affects : il s’agit de tenter de reconquérir l’écoute du matériau musical ainsi que l’affect concret qui peut émerger de cette expérience. L’idée selon laquelle la musique exprime des émotions n’est pourtant pas une idée en l’air, elle a motivé des compositeurs et elle a fait l’objet d’une codification tout à fait détaillée. Dans ses Règles de composition, Marc-Antoine Charpentier (1643 - 1704) a établi une codification des émotions, ce qu’il appelle une énergie des modes. Il dresse une suite de dix-huit modes ayant chacun un caractère, un affect particulier. Le compositeur souhaite ainsi traduire d’une part et provoquer, d’autre part, différents affects.

Règles de composition (1690) Énergie des modes

Si Maj – Dur et plaintif

Si min – Solitaire et mélancolique

Sib Min – Obscur et terrible

Sib Maj – Majestueux et joyeux

La Maj – Joyeux et champêtre

La min – Tendre et plaintif

Sol min – Sérieux et magnifique

Sol Maj – Doucement joyeux

Fa min – Obscur et plaintif

Fa Maj – Furieux et emporté

Mib Min – Horrible et affreux

Mib Maj – Cruel et dur

Mi Maj – Querelleux et criard

Mi min – Efféminé, amoureux et plaintif

Ré min – Grave et pieux

Ré Maj – Joyeux et guerrier

Do min – Obscur et triste

Do Maj – Gai et guerrier

Cette codification est très précise et prétend permettre d’exprimer une palette d’affects bien déterminés, ce qui frôle parfois un schématisme un peu caricatural. Certes, cette codification est fondée en partie sur la pratique de tempéraments inégaux, les accords du clavecin et des instruments utilisant des tempéraments qui mettent en valeur des tensions ou des harmonies selon les modes utilisés. Cette énergie des modes est aussi renforcée par la facture instrumentale : il est indéniable, par exemple, que les flûtes à bec sonnent mieux dans certaines tonalités, les tons à bémol (ré et sol min, fa Maj) alors que pour les transversaux, il s’agit d’autres modes (ré Maj, si et mi min).En particulier, la différence entre les modes majeurs et mineurs semble bien établie. Les modes majeurs sont gais, comme on l’apprend encore de nos jours en cours de solfège (dit de formation musicale) au conservatoire, alors que les mineurs sont tristes. Ce serait même grâce à cette différence d’affects qu’on les identifierait respectivement.

C’est dans un même élan que la perception musicale, qui est la perception de dynamiques dans le temps, de mouvements d’énergie, de contrastes, suscite, comme en écho, une dynamique affective chez son auditeur. Une dynamique que j’aimerais éclairer à la lumière de la description des affects de Spinoza.

On le sait, le registre affectif constitue un champ diversifié, varié, contrasté et qui se développe selon deux grands axes : l’accroissement et la diminution, qui sont respectivement vécus, selon les termes de Spinoza, selon les infinies nuances des deux grands affects de joie ou de tristesse. Lorsque j’accrois ma puissance d’être, en quelque domaine que ce soit, action, compréhension, relation, ce mouvement d’accroissement est vécu qualitativement sous la forme d’une joie. La Joie est le passage d’une perfection moindre à une plus grande perfection. Par perfection, on comprendra simplement la situation dans laquelle nous nous trouvons à un moment donné. La joie n’est pas un état émotionnel, elle est comprise en un sens éminemment dynamique. La dynamique inverse de réduction d’être est vécue selon une modalité négative, d’où les expériences très décevantes de concerts médiocres.

Rappelons que le Désir est d’abord « l’effort pour persévérer dans l’être » l’effort pour persévérer dans l’être s’exprime concrètement en l’homme comme effort et dynamisme visant à l’accroissement de la puissance d’exister, qui est la même que la puissance d’agir. Le Désir n’est donc pas un simple force , il est un dynamisme significatif qui vise à l’accroissement de sa propre puissance. Le Désir poursuit la joie, le sentiment qui accompagne et qui exprime l’accroissement de cette force intérieur . Cette conception du Désir comme « l’essence de l’homme », fait que la poursuite de ce qui accroît sa puissance d’être et donc sa joie est essentielle.

Par cette joie librement recherchée le sujet humain atteint des accomplissements, certes souvent partiels , mais toujours révélateurs d’un grand et splendide accomplissement du désir. Cette joie de la complétude est libre de toute convention mais aussi de tout manque et de toute nostalgie.

C’est à l’expression et à la recherche de cette joie de la complétude , de cette joie intérieure forte et resplendissante que se consacre en la musique de Mozart.

Écoutons l’allegro moderato du Concerto pour violon no.1, K.207. On y constate immédiatement un dynamisme et une détermination dans l’accès simultané au thème et à sa joie. Celle-ci est conquérante, si l’on veut, mais pleine et entière. La digression interne au mouvement et constituant son moment réfléchi, n’est pas l’intrusion d’une ambiguïté ou d’une réserve, mais une confirmation d’une joie première. Dans ce mouvement, essentiellement dynamique et enthousiaste, Mozart n’hésite pas à confier au soliste l’expression de la tendresse et de l’intimité, présentes part conséquent au cœur même d’un mouvement consacré allègrement au dynamisme d’une joie conquérante. Amour et joie sont liés.

La musique de Mozart est à la fois offrande d’une joie parfaite et la conscience de son évanescence. Tout se passe, dans la musique de Mozart, comme si elle était un appel à réaliser dans le monde extérieur cette perfection de la jouissance sensible que l’auditeur ressent dans son monde intérieur. Tout se passe donc comme si, indépendamment de toute volonté édifiante, de toute allégeance à une orthodoxie, Mozart réalisait, par son œuvre et sa joie, un béatitude que promettent les religions.

Il y a dans cet affect un apport essentiel de la création pour le créateur qu’il faut retenir faute de quoi on risque d’analyser le mouvement créateur à l’aune de ses seuls manquements, de ses ratés, de ses défaillances. Or, l’obstination d’un créateur me semble se justifier par ces rares mais réels moments de satisfaction vécus, qui ne sont pas toujours a minima, comme on vient de le voir. S’y dessine la suite d’une activité créatrice : la poursuite d’une recherche, le passage à une autre période, un bouleversement. S’y dessine la relance d’un Désir, s’y dessine la dynamique de toute une existence.