LIBÉRALISME POLITIQUE & DÉMOCRATIE

7 mars 2018

À l’ère post-historique, il n’y aura ni art ni philosophie, seulement la curatelle perpétuelle du musée de l’histoire humaine. La thèse de Fukuyama s’appuie sur l’interprétation de l’Histoire développée par le philosophe Hegel, selon laquelle les sociétés humaines auraient suivi un développement cohérent jusqu’à la démocratie libérale. Depuis la vie tribale, chaque régime politique chercherait à dépasser ses contradictions internes et ainsi à mieux satisfaire les aspirations humaines. Après plusieurs stades intermédiaires comme la théocratie puis la monarchie, le libéralisme politique se serait imposé. Ce serait la forme politique la plus parfaite, car elle rendrait hautement compatibles les deux grands idéaux humains que sont la liberté et l’égalité.

Dans son ouvrage, Fukuyama insiste particulièrement sur deux mouvements à l’œuvre dans le triomphe de la démocratie libérale : le progrès de la science naturelle moderne, accompagnée de ses nombreuses opportunités économiques, et la lutte pour la reconnaissance propre à la nature humaine.

La thèse de Fukuyama fit grand bruit, et fut débattue par les plus grands esprits du temps. Cependant, elle souffrit aussi d’une simplification à outrance, faisant de Fukuyama un chantre un peu naïf du mode de vie occidental. Or Fukuyama lui-même montrait quelque ambivalence face aux conséquences possibles de la fin de l’Histoire : «La fin de l’Histoire sera un moment bien triste, écrivait-il en 1989. La lutte pour la reconnaissance, la volonté de risquer sa vie pour un but purement abstrait, la lutte idéologique mondiale qui invoquait l’audace, l’imagination et l’idéalisme, seront remplacés par le calcul économique, la résolution sans fin de problèmes techniques, les préoccupations environnementales et la satisfaction des exigences sophistiquées des consommateurs. À l’ère post-historique, il n’y aura ni art ni philosophie, seulement la curatelle perpétuelle du musée de l’histoire humaine.

Sa thèse présentait cependant un défaut fondamental : le caractère invérifiable du système hégélien. Si l’on prétend que la victoire du libéralisme s’est d’abord produite principalement dans l’ordre des idées ou de la conscience et se trouve pour l’instant incomplète dans l’ordre matériel, on peut toujours interpréter l’absence de démocratie libérale, voire son refus, comme la preuve que son triomphe est spirituel avant d’être factuel. En bref, les faits, dans cette vision de monde, n’auraient rien de têtu.

Mais ce sont bien les événements les plus récents, aux États-Unis, qui semblent remettre en question la thèse de Fukuyama. L’élection de Donald Trump signe en effet une dissociation entre démocratie et libéralisme politique. Le soutien et la légitimité démocratiques du président ne font aucun doute, mais son mépris du libéralisme politique et économique ne fait guère de doute, tout comme celui d’une bonne partie de ses défenseurs. Fukuyama lui-même, tout récemment, corroborait cette interprétation : Aujourd’hui, le défi le plus grand auquel fait face la démocratie libérale ne vient pas tant de pouvoirs ouvertement autoritaires comme la Chine que de l’intérieur. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Europe et une kyrielle d’autres pays, la part démocratique du système politique se soulève contre sa part libérale, et menace d’user de son apparente légitimité pour réduire en miettes les règles qui jusqu’ici imposaient des limites à nos comportements, favorisant l’ancrage d’un monde ouvert et tolérant.

Certes, dans le passé, le peuple a soutenu des régimes qui se prétendaient démocratiques mais qui devenaient rapidement totalitaires – à commencer par l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. Cependant, le cas Trump est différent : Trump ne frappe pas tant par son éventuelle tentation totalitaire que par l’étrange alliance qu’il incarne entre le respect de la légitimité populaire et une tendance illibérale – soit un attachement tout relatif à l’état de droit, à la protection des droits individuels et à la séparation des pouvoirs.

Fukuyama s’était-il donc trompé en 1992 ? Pas tout à fait : dans son ouvrage de 1992, il exprimait certes sa confiance dans la démocratie libérale, mais n’excluait pas qu’elle voie apparaître des contradictions internes qui la menacent directement. Il ne pensait pas tant au fondamentalisme religieux ou au nationalisme qu’à la possible remise en question de la démocratie libérale par elle-même. Il serait possible, pensait-il, qu’on en vienne à s’interroger sur la vertu même de ce régime, parce qu’il aurait finalement échoué à résoudre le problème central de la politique, celui de la reconnaissance.

N’est-ce pas ce qui se produit aujourd’hui ? Car si la démocratie libérale a su répondre au désir de reconnaissance moderne en octroyant des droits aux individus tout en encadrant leur exercice, elle a aussi rogné par la même occasion d’autres champs de reconnaissance comme la nation ou l’identité, qui resurgissent aujourd’hui avec force. Que faire donc ? Pour Fukuyama, écouter la demande de reconnaissance, tout en protégeant la communauté politique de ses effets destructeurs. Dans tous les cas, il faudra sérieusement s’atteler aux contradictions du libéralisme politique. L’Histoire reprendrait-elle sa marche ?

Marine Le Pen a annoncé vouloir, si elle était élue, taxer tout nouveau contrat d’employé étranger. Elle sous-entend sûrement vouloir les taxer davantage qu’ils ne le sont déjà. Nombre d’économistes peuvent démontrer sans mal que ce protectionnisme est une erreur qui finit par nuire à ceux-là même qu’il est censé aider. Certains vont plus loin : Bryan Caplan, économiste américain libertarien, estime que le « biais anti-étranger » est l’un des quatre piliers de l’irrationalité de l’électeur, une irrationalité qui atteint des sommets en matière économique. Sa thèse est exposée dans un ouvrage publié en 2007, The Myth of the Rational Voter (Le Mythe de l’électeur rationnel), qui a suscité un vif débat.

Selon Caplan, le biais anti-étranger consiste à sous-estimer les avantages économiques de l’interaction avec les pays ou personnes étrangers, comme si le libre-échange était un jeu à somme nulle et opposait les pays les uns aux autres, au mépris de la théorie des avantages comparatifs du Britannique David Ricardo et de ses successeurs. Pour Caplan, ce biais exprimerait même une tendance quasi raciste. Il ajoute trois autres biais, celui de la création d’emplois, du pessimisme et de l’anti-marché. Le biais de la création d’emploi part du principe que la croissance économique s’exprime par la création d’emplois. Or le progrès technique permet au contraire d’économiser de la main-d’œuvre dans certains secteurs qui se déploie ensuite dans des secteurs en plein essor. Le biais du pessimisme surestime les difficultés économiques présentes, au mépris de la réalité. Enfin, le biais de l’anti-marché sous-estime les avantages du libre-échange : le peuple se voit comme victime du marché et non partie de celui-ci, alors que la concurrence permet aux consommateurs de changer de fournisseurs s’ils sont insatisfaits.

L’irrationalité de l’électeur est une illustration de ce que certains appellent le dysfonctionnement démocratique (democratic failure). Mais la démocratie comprend un autre type de dysfonctionnement, logé cette fois-ci du côté des élus et non des électeurs. C’est la recherche de rente (rent-seeking), conceptualisée par les économistes de la « théorie des choix publics – l’étude des phénomènes politiques grâce aux méthodes et outils économiques.

Selon la théorie de la rente, celles notamment de James M. Buchanan ou Gordon Tullock, la sphère publique offre des avantages – des privilèges même – que recherchent activement aussi bien les acteurs publics que les citoyens ordinaires. Ceux qui profitent de ces rentes obtiennent bien davantage que ce qu’ils auraient gagné dans la sphère privée. Cette situation nuit à la société dans son ensemble puisqu’elle offre à celui qui ne le mérite pas un avantage indu, soit que cet avantage ne se justifie pour personne, soit que quelqu’un de plus qualifié ait pu y prétendre.

Cela ne rappelle-t-il pas quelques pratiques bien françaises, au premier rang desquelles celle révélée par le Penelopegate d’employer des membres de sa famille comme conseillers politiques ? Car indépendamment du caractère fictif ou non de l’emploi occupé par la femme de François Fillon, se voir offrir un poste par son conjoint ou ses parents, sans égard à sa capacité réelle à l’occuper, sans passer par une procédure de recrutement, et sans évaluation réelle a posteriori de son travail, est un privilège quasiment inexistant dans d’autres secteurs de l’économie.

Que faire donc face à ce double dysfonctionnement démocratique ? Brian Caplan n’y va pas de main morte, préconisant des tests de capacité électorale validant les connaissances économiques des électeurs, l’attribution de voix supplémentaires aux plus éduqués en économie et une révision fondamentale des programmes économiques à l’école. Mais après le choix du Brexit et l’élection de Donald Trump, quel pire moment pour faire l’éloge de l’expert ? Surtout, au-delà de la conjoncture, c’est faire bien peu de cas de ce qu’est une démocratie : ce n’est pas seulement une procédure de choix, mais l’expression d’une communauté politique et de son histoire. Exclure du vote ceux qui sont supposés moins en savoir que les autres serait la négation de ce fait fondamental, nourrissant davantage encore le ressentiment. Sans oublier que les experts ou les gens les plus instruits sont des humains comme les autres, et peuvent être conduits pas l’irrationalité la plus sévère : ils peuvent placer leur intérêt personnel avant le reste, et ils peuvent aussi être victime, comme les autres, de l’idéologie.

Ensuite, force est de constater que nombre de décisions, dans nos démocraties, sont déjà aux mains d’experts, à commencer par les hauts fonctionnaires. L’indépendance des banques centrales en est un autre exemple. Mais on pourrait aller plus loin, dans un sens qui conviendrait autant aux partisans de l’expertise qu’à ceux de la délibération publique, en développant une sorte de démocratie des experts, où les hauts fonctionnaires et apparentés devraient soumettre, dans certains cas, leur point de vue à la discussion d’experts extérieurs.

Quant à l’autre dysfonctionnement – la recherche de rente dans la sphère publique –, il est à la fois facile et compliqué à résoudre. Il suffirait d’édicter dans la loi les bonnes règles. Mais édicter des règles strictes qui s’appliquent à soi-même est toujours une gageure. En l’occurrence, dans le cas du Penelopegate, les électeurs font preuve d’une étonnante rationalité : ils veulent mettre fin à ces pratiques, et ils ont raison !

Trump et les juges, Fillon et les juges, le soulèvement populaire contre la corruption en Roumanie, Aulnay-sous-Bois meurtrie. L’actualité des dernières semaines pointe dans une commune direction : le rôle de l’État de droit. Qu’il prévale, faillisse ou fasse défaut, il reste l’un des piliers des démocraties occidentales.

Pour certains économistes, l’État de droit offre même davantage que la protection de la loi : il est le fer de lance de la prospérité et de la croissance économique. C’est en tout cas la thèse des économistes américains Daron Acemoglu et James A. Robinson dans un ouvrage majeur paru en 2012 et discuté dans le monde entier, Why Nations Fail (Pourquoi les nations échouent).

Pour expliquer le succès ou l’échec économique d’un pays, plusieurs interprétations prévalent habituellement : on met en avant la culture du pays, ses conditions naturelles, voire l’ignorance par ses dirigeants des bonnes politiques publiques. Pour Acemoglu et Robinson, cependant, aucune n’est véritablement convaincante, la véritable explication résidant selon eux dans la nature des institutions politiques et économiques du pays. Sans cela, expliquent-il, on ne pourrait expliquer le sort différent de pays dont la culture, les conditions naturelles et la qualité des dirigeants sont similaires. En effet, les exemples abondent. Comment comprendre autrement le cas de la Corée, explique l’ouvrage ? Espace aux conditions naturelles et culturelles homogènes, il se divise entre un Nord d’une pauvreté accablante et un Sud florissant et innovant. Pourquoi ? Parce que Nord et Sud forment deux États aux institutions radicalement différentes.

Plus précisément, pour Acemoglu et Robinson, la prospérité économique reflète le caractère inclusif des institutions politiques et économiques. Dans ce contexte, la majorité des citoyens ont leur mot à dire dans la prise de décision, tandis que le droit est stable et s’applique à tous sans exception. Conséquence, l’activité économique se déploie non seulement grâce à la stabilité des lois, mais aussi parce que des incitations existent qui récompensent la prise de risque et l’innovation. À l’opposé, dans les pays aux institutions extractrices , le pouvoir reste concentré dans les mains d’un petit nombre de dirigeants qui profitent de leur position pour s’enrichir, tout en refusant à la masse des citoyens l’accès aux droits politiques comme aux opportunités économiques.

La publication de Why Nations Fail a provoqué de nombreux commentaires, parfois critiques. Parmi les auteurs sceptiques, l’économiste américaine Deirdre McCloskey en propose une réfutation fondamentale, développée dans un article et surtout une trilogie majeure, The Bourgeois Virtues : Ethics for an Age of Commerce (2006) (Les vertus bourgeoises : une éthique pour une ère de commerce), Bourgeois Dignity : Why Economics Can’t Explain the Modern World (2010) (La dignité bourgeoise : pourquoi l’économie ne peut expliquer le monde moderne) et Bourgeois Equality : How Ideas, Not Capital or Institutions, Enriched the World (Égalité bourgeoise : comment les idées, non le capital ou les institutions, ont enrichi le monde) (2016).

McCloskey, forte d’une maîtrise exceptionnelle de l’histoire économique, défend la thèse de l’influence de la culture comme vecteur de prospérité. Pour elle, la croissance économique moderne provient des habitudes quotidiennes de la bourgeoisie occidentale – commercer, inventer, améliorer des choses et tester ces améliorations par la concurrence. Dans Bourgeois Equality, elle s’intéresse au rôle des idées – ou idéologies –, à commencer par la plus importante d’entre elles, celle qui explique la révolution industrielle : l’idée d’une égale dignité des individus.

Les innovations techniques ou commerciales du temps ont eu certes leur importance pour la croissance, mais moins que cette conviction morale nouvelle que tous les individus étaient politiquement égaux et pouvaient accéder aux opportunités économiques, participer à la croissance et en recueillir les fruits. Ainsi, pour McCloskey, l’éclosion de la Révolution industrielle en Grande-Bretagne ne s’explique pas par la présence de charbon puisqu’il y en avait ailleurs, ni par l’existence du capitalisme et de l’État de droit – des institutions – puisqu’ils prévalaient dans le pays depuis des temps plus anciens. Elle s’explique par les nouvelles idées du temps. Les institutions ne peuvent donc expliquer la prospérité.

Quelle interprétation suivre ? Quand celle d’Acemoglu et Robinson repose sur les incitations, celle de McCloskey met en avant la morale et l’humanisme. Mais cette divergence se complique, car la première interprétation appelle forcément la question suivante : et si les institutions inclusives étaient le fruit d’une certaine culture, de certaines idées ? Inversement, l’éthique bourgeoise n’est-elle pas indissociable de certaines institutions ? Penser la dignité égale des individus pourrait être la cause autant que l’effet d’institutions qui s’en réclament. Au-delà du problème théorique, il est d’autant plus important de trancher que les deux thèses ont des implications différentes quand il s’agit d’aider les pays en développement à sortir de la pauvreté.

L’opposition entre deux dynamiques, l’intérêt – les incitations – et la morale, le matériel et le spirituel, est un leitmotiv de l’histoire et de la philosophie. Rien d’étonnant dès lors à ce que la prospérité elle-même soit sujette à cette interprétation. Reste qu’Acemoglu, Robinson et McCloskey s’accordent sur un point, et non des moindres : pour être prospère, une société doit reconnaître et pratiquer l’égalité des individus.