La seconde naissance et la signification du spinozisme

25 mars 2019

Cette métaphore de la seconde naissance ne risque-t-elle pas d’obscurcir la signification du spinozisme ? Il nous semble au contraire que, par elle, Spinoza lui-même nous livre le sens profond de son Éthique. Par le parcours qu’elle indique, elle permet de réaliser une veritable conversion, condition de l’instauration d’une vie nouvelle. Que se soit là le propos de toute philosophie et de toute sagesse, c’est l’evidence, mais la question centrale est de savoir le degré d’efficacité de ces sagesses lorsqu’elles concernent un sujet qui se situe hors du champ religieux. Or Spinoza répond à cette exigence d’une façon exemplaire. Il ne fait appel qu’à la connaissance et à l’effort de connaître dont tout homme est capable, et il s’adresse ainsi à tout esprit humain quel qu’il soit, pourvu seulement qu’il souhaite se libérer réellement des croyances et des passions imaginaires.

Ces croyances et ces passions sont sources due tant de souffrances et de conflits que leur dépassement fait entrer l’individu dans une existence réellement neuve. Comme en outre, la référence au Désir et à la joie appelle à une existence qui ne soit pas seulement neuve mais encore et surtout libre et heureuse, c’est à bon droit que Spinoza la nouvelle éthique comme une nouvelle vie et donc comme une sorte de “renaissance”. Dans ce dernier terme, comme dans la métaphore de la “seconde naissance”, on peut lire une référence à la joie d’exister. Chacun sait que tout amour naissant est vécu comme une entrée bienheureuse non seulement dans une relation neuve mais encore dans une vie intense eta véritable à la fois c’est à dire “la vraie vie”. Or on se souvient que c’est exactement ce que dit Spinoza : « si les choses sont bonnes dans la seule mesure où elles aident l’homme à jouir de la vie de l’Esprit et à atteindre l’accomplissement de son essence par la réalisation de son Désir réel et l’accès à son utile propre, c’est qu’il n’y a point de vie vraie sans intelligence « . C’est parce que le déploiement de la sagesse comme réalisation effective de la liberté et comme conscience de soi, de sa joie d’être et de son éternité, c’est parce que ce déploiement est l’entrée dans l’intensité de la vraie vie, qu’il est possible et pertinent de songer à une nouvelle naissance.

En fait ce qui apparaît d’abord comme une simple métaphore est l’expression adéquate de l’éthique spinoziste. Mieux: c’est dans la réalité même de notre existence, dans notre vie « en acte », comme dit Spinoza, que s’éprouvent l’intensité et la radicalité de cette « seconde naissance ». En effet, la philosophie de Spinoza nous permet (sur la base de notre effort, de notre intelligence et de notre universalité) non seulement de vivre une vie neuve qui soit indépendante et heureuse, mais encore de nous créer nous-mêmes. Toute l’éthique de la liberté est une doctrine de la création de soi : « Dieu » n’as pas d’autre cause que lui-même, il est causa sui, et l’homme est libre lorsqu’il n’agit que par lui-même selon sa propre essence véritable, c’est à dire selon son Désir vrai. Si les choses sont bonnes dans la mesure où on les désire, c’est que le Désir est créateur de valeurs: il est aussi avec l’appui de la Raison, créateur de lui-même puisque c’est seulement au terme d’une démarche personnelle et réflexive que l’individu humain reconnaît son propre Désir. L’homme crée son Désir en travaillant par la connaissance à l’émergence de son Désir véritable et la réalisation effective de celui-ci.

La « seconde naissance « exprime donc non seulement la nouveauté et l’intensité de la vraie vie, mais encore l’activité fondatrice de la réflexion par laquelle la conscience comme Désir se donne à elle-même sa propre réalité.