ACTUALITÉ DE SPINOZA

31 mars 2018

Du point de vue de l'histoire, Spinoza appartient au passé et même à un passé déjà assez lointain. Né à Amsterdam le 24 novembre 1632, il mourut à La Haye le 21 février 1677, voici près de trois siècles. Pour les philosophes, il est toujours vivant, non seulement parce que le passé survit dans le présent, mais parce que le temps n'est peut- être que le reflet multiple et changeant de l'éternité. D'ailleurs, si le passé était définitivement révolu, pourquoi s'en occuperait-on encore, et pourquoi les historiens s'attacheraient-ils si fiévreusement à le scruter ? Que peut-on aujourd'hui retenir de Spinoza? Nous limiterons la question à deux domaines, celui de sa philosophie générale et celui de sa philosophie de la religion (1). Dans le premier, son message nous paraît être d'annoncer le bonheur que procure l'exercice de la pensée, dans le second, de revendiquer la liberté de pensée en matière religieuse.

DU BONHEUR DE PENSER

Comme tout grand philosophe, Spinoza a, aujourd'hui encore, quelque chose à nous apprendre. Si l'on osait utiliser ici une expression devenue célèbre, on dirait que, plus que bien d'autres, il donne à penser. Philosophe classique, sa vertu propre n'est pas de nous faire remettre en question nos convictions acquises, de nous faire prendre du recul devant nos affirmations spontanées, de nous inviter à dialoguer ou à re-penser, mais plus fondamentalement de nous apprendre d'abord à penser. Et c'est peut-être ce dont nous avons le plus besoin à l'heure actuelle. Car aujourd'hui tout le monde prétend dialoguer, remettre en question, re-penser, mais bien rares sont ceux qui s'efforcent encore ou d'abord de penser. Sans doute, penser suppose que l'on soulève des questions, mais pas n'importe quelles questions et pas de n'importe quelle façon. Les questions que suppose la pensée doivent être sérieuses, élaborées, compréhensives ; elles doivent tenir compte de toutes les données, sous peine d'être des questions trop courtes, trop simples, ou pour tout dire simplistes. Alors que les questions courtes engendrent l'inquiétude, le relativisme, ou leur contraire, l'intransigeance, le dogmatisme, les questions élaborées, parce qu'elles embrassent tout, engendrent la sérénité et la paix.

Telle est, du moins, la conviction de Spinoza. Cette conviction est née en lui d'une expérience existentielle. Issu d'une famille juive originaire d'Espagne ou du Portugal, qui émigra en Hollande par suite des persécutions religieuses, il passa son enfance et son adolescence dans le quartier juif d'Amsterdam; dans son propre milieu, il fut persécuté par ses coreligionnaires et, en 1656, à l'âge de 24 ans, il fut solennellement excommunié et chassé de la Synagogue. Parmi ses amis politiques, plusieurs furent massacrés. Ainsi, il savait par expérience ce que signifient la méchanceté humaine, la haine, le fanatisme ; il connut la souffrance physique et morale ; il éprouva les revers de la fortune. S'il eut quelques amis fidèles, il eut beaucoup d'ennemis acharnés. Il conquit la célébrité sans l'avoir jamais recherchée ; ses Principes de la philosophie de Descartes sont la seule œuvre publiée de son vivant et sous son nom ; son Traité théologico-politique parut sans nom d'auteur et fut interdit par la censure; son œuvre maîtresse, l'Ethique, ne fut éditée qu'après sa mort. Sa devise était : Caute, prudence ! Ses adversaires et beaucoup de ses historiens traduisirent : hypocrisie.

Spinoza n'est pourtant pas un théoricien de la conscience malheureuse ; au contraire, ce qu'il souhaite de toutes ses forces, c'est que l'homme soit heureux, qu'il vive en paix avec soi-même, avec les autres et avec Dieu, et cela dès ici-bas. Ce qu'il veut supprimer, ce sont les violences, les dissensions, les guerres, et aussi le tourment intérieur qui vient de ce qu'on est en guerre avec soi-même, que l'on vit dans l'inconstance ou dans un perpétuel flottement. Il veut promouvoir le bonheur, la paix, la liberté. Il croit qu'on ne les conquiert que par la pensée et il est convaincu qu'une pensée digne de ce nom suffit à nous les donner.

Qu'est-ce donc qu'une pensée digne de ce nom ou, plus simplement, qu'est donc la philosophie ? Comment nous procure-t-elle le bonheur ?

II serait sans profit de vouloir répondre d'un mot à pareilles questions. Pour rencontrer les préoccupations contemporaines et les comparer avec celles de Spinoza, nous procéderons par étapes. Nous rappellerons d'abord comment, d'après lui, la pensée forme un système rationnel et vrai, dont Dieu est le principe premier; puis nous évoquerons la place que le monde fini et l'homme occupent dans ce système; nous situerons enfin les problèmes de la réflexion, de la liberté, de l'imagination et de l'histoire.

PHILOSOPHIE ET SYSTÈME

Pour Spinoza, la philosophie est essentiellement un système. Penser, c'est comprendre, c'est-à-dire embrasser le tout.

Sur ce point, qui est capital, il nous semble que Spinoza a incontestablement raison. L'histoire le montre, l'intention philosophique fondamentale est de résoudre des conflits, de ramener à l'unité ce qui est divers. Ainsi, dès l'antiquité, on a voulu surmonter le conflit de la pensée rationnelle et des conceptions dites vulgaires, poétiques ou mythiques, du phénomène et de la réalité véritable; on s'est heurté au conflit de l'unité de sens de la proposition et de la multiplicité des éléments séparés ; de la pensée et du langage, de l'intellect et de l'appétit, de la liberté et des passions, de l'individu et de la société, de l'esprit et de la matière, de l'éternité et du temps. Depuis Plotin, conflit du fini et de l'infini. En milieu chrétien, conflit de la nature et de la grâce. Depuis les temps modernes, conflit du sujet et de l'objet, du système et de l'acte de comprendre. A l'époque contemporaine, conflit de la pensée intemporelle et de la genèse historique.

Les philosophies les plus harmonieuses sont celles qui, tout en respectant les éléments dans leur diversité, réussissent à les unifier. Car l'idéal philosophique est de tout lier, de tout enchaîner, de tout ordonner ; pour qui veut comprendre, le monisme est une tentation captivante; la géométrie est le modèle des sciences de la compréhension, tant pour Spinoza que pour Descartes ou déjà pour Aristote. Comprendre, c'est introduire de l'ordre, de la nécessité, et par là- même de la clarté ; c'est distinguer pour unir, c'est avoir en horreur l'équivoque, la confusion, l'ambiguïté, c'est refuser de se satisfaire de la simple facticité, de la pure contingence événementielle.

Ce qui caractérise les philosophies classiques, c'est qu'on y croit la compréhension possible; on ne la rejette pas comme un idéal chimérique. Au moyen âge déjà on déclarait : veritatem esse est per se notum; il y a de la vérité, chacun le sait, non pas parce que cela va de soi ou qu'il s'agit d'une évidence familière, mais parce que c'est l'essence même de tout savoir. Veritas est norma sut, la vérité témoigne d'elle- même, affirme Spinoza. En dépit de son infinie variété, le réel est pensable, il peut être unifié par la pensée. Le réel est rationnel, le rationnel est réel, dira Hegel. Imposer des limites à la raison, prétendre qu'il y a un au-delà du concevable, un mystère indicible qui dépasserait radicalement toute compréhension possible, c'est rendre vaine la tentative du philosophe.

On ne supprime pas pour autant toute ignorance, mais on refuse de poser l'ignorance en principe explicatif. On peut connaître vraiment, et connaître la totalité du réel, sans pour autant la connaître exhaustivement. Dire qu'il y a de la vérité, ce n'est pas encore dire où se trouve cette vérité, ni comment il convient de l'énoncer, ni manifester tout ce qu'elle implique. Le « grand rationalisme » du xviie siècle n'est pas naïf. Il est audacieux, généreux, et néanmoins exigeant. Il fait confiance à la raison humaine, sans arrière-pensée mais sans illusion. Il croit que affirmation est possible, qu'est possible une philosophie qui serait plus qu'une simple question ou un pur recul devant l'affirmation, plus qu'une pensée purement interrogative, ou irrémédiablement liée à l'opinion, fût-elle originaire.

La prétention fondamentale du grand rationalisme paraît justifiée, car elle résume l'exigence philosophique. A relire les textes où elle s'exprime, on a le sentiment d'accéder au grand air, de respirer plus à l'aise, de se retrouver soi-même en ce qu'on a de plus profond et de plus inaliénable. Ce qu'elle engendre, ce n'est pas le fol orgueil de la raison, mais la modeste assurance qui conditionne l'humilité, ou encore une paisible sérénité. Spinoza y voyait la racine de la béatitude de l'homme.

Aussi est-il bon de la rappeler aujourd'hui, en notre situation posthégélienne, où l'accent est mis avec insistance sur l'altérité et la diversité, où la synthèse sereinement proposée par Spinoza et péniblement reconquise par Hegel est à nouveau brisée, et où l'on répète qu'il est vain de tenter d'en rassembler les morceaux. Aujourd'hui on aime à dire qu'on ne comprend pas, mieux : qu'on ne comprend pas parcequ'on se trouve devant de l'incompréhensible; on affecte d'entourer de respect le Mystère, l'Irrationnel, l'Obscurité, le Conflit kierkegaardien, voire l'Absurdité. Et cette attitude, ô paradoxe, est considérée comme la seule raisonnable ; on l'appelle Lucidité, Authenticité, Démystification. Comment caractériser cette attitude paradoxale ? On pourrait y voir de l'irrationalisme, puisqu'on y conteste la valeur absolue de la raison, sa prétention à comprendre le tout, son aptitude à édifier un Savoir absolu. Mais, d'autre part, comme on y démasque la raison claire au profit d'un fondement plus originaire, comme on y prétend que la clarté de la raison est l'ombre d'une Obscurité plus éclairante que la lumière, et comme ce travail de démystification de la raison, d'arrachement des masques, se poursuit avec une rigueur et une obstination qui rappellent incontestablement le rationalisme, on a ici plutôt que de l'irrationalisme, ce que, faute d'un meilleur terme, on pourrait appeler un petit rationalisme: on n'accorde à la raison qu'une confiance mitigée, on lui interdit l'accès à l'absolu, on la boucle dans des limites fermes, et cela au nom même de la raison. Mais, s'il est vrai que le petit rationalisme de notre époque s'énonce en paradoxe et s'alimente au malheur de la conscience, n'est-il pas souhaitable de le dépasser ? Voyons donc comment le grand rationalisme de Spinoza peut nous y aider.